jeudi 15 novembre 2012

125. Le gardien

Un conte inspiré d'une histoire vraie, que je dédie à tous les amoureux des chats, et en particulier à Marc, acteur involontaire de cette histoire. 
Un grand merci à Chantal et à Alain, l'une écrivain, l'autre expert en ponctuation et en syntaxe, pour leur aide précieuse 
:-)

 Il aimait ce moment quand  le cimetière perdait son air gris et triste,  s’habillant de mille couleurs. Toutes ces fleurs, en bouquet, en vase, ficelées dans des cellophanes dans les bras des visiteurs ou  déposées sur les pierres tombales , créaient un joli désordre auquel s’ajoutaient  les cris et rires des enfants  qui gambadaient autour des tombes, éparpillant sur les fleurs les notes de leur joie de vivre .
Les adultes les rappelaient  à l’ordre : « Chut ! Un peu de tenue ! »
 Il avait envie de  dire aux parents de  laisser les enfants rire, jouer, courir et  crier ; de les laisser être heureux  et insouciants.
«  Les morts sont contents. Je le sais. C’est trop calme ici d’habitude. On s’ennuie souvent. Bien sûr, je suis là. Je leur tiens compagnie. On parle mais, vous savez, les fleurs, les enfants, c’est bien. Le soleil, les oiseaux aussi. Vous entendez ? C’est vraiment un beau jour de fête ».

Il aimait ce moment.

 Oui, il aimait voir que ses amis, les défunts, recevaient leurs proches. Surtout, qu’aujourd’hui, sous  le soleil doux et caressant de cette belle journée, et les bras chargés de fleurs, ils  oubliaient   d’être tristes.
Les oiseaux, eux aussi, semblaient participer à  la  fête. Les perruches provoquaient les feuilles jaunissantes des arbres, avec leur plumage d’un vert si éclatant. Elles s’interpellaient d’une branche à l’autre, commentant l’allure des visiteurs comme des commères.
Elles  provoquaient le gardien,  aussi. « Attrape nous donc, si tu le peux ! » criaient-elles en volant très près de lui.
Aujourd’hui, il était trop distrait pour s’en offusquer. Il avait déjà assez à faire, à surveiller les lapins, cachés derrière la petite haie. Ceux-là  n’étaient rien d’autre que des  vauriens, incapables d’apprécier ces belles fleurs autrement que pour les dévorer ! Ils saccageaient les plus beaux bouquets et renversaient les pots qui, parfois, se cassaient.
Ils étaient là qui  attendaient, hésitants. Tentés par toutes ces fleurs délicieuses, mais apeurés par  les gens. Jusqu’à ce soir, il était tranquille, les lapins  ne  feraient pas de dégâts.
Il reporta son attention sur les visiteurs. Un couple en particulier l’intriguait. Un homme et une femme. Ils s’étaient arrêtés  devant deux sépultures peu éloignées l’une de l’autre et  semblaient chercher quelque chose, parcourant les allées lentement, déchiffrant les noms gravés sur les stèles. L’homme parfois s’arrêtait, et se penchait sur une tombe.

Il s’approcha pour mieux voir…

La femme  venait de   rejoindre son compagnon, il l’entendit  lui demander d’un ton à la fois ironique et surpris : «  tu leur as demandé la permission, au moins ? »
La permission ? À qui ? De quoi ?
Le gardien eut à peine  le temps de s’étonner qu’on ne l’eut pas concerté, pour une question concernant le protocole du cimetière, qu’il  vit  un petit bouquet dans la main de l’homme. Quatre ou cinq fleurs,  pas plus, coupées très court, presque sans tige.
Il comprit alors, que l’homme ne se penchait pas sur les tombes, mais sur les fleurs ! Il avait prélevé quelques chrysanthèmes et les déposait, à présent, sur une tombe nue qui ne recevait  pas souvent des visites.
 Il resta  très perplexe. Cueillir des fleurs déposées dans les cimetières était quand même une sérieuse entorse au règlement ! Mais  les déposer ensuite sur les tombes que personne ne visitait, voilà une attention à laquelle notre ami des défunts était très sensible. Partagé entre des sentiments  contradictoires, il se demandait comment affronter cette situation ?
C’est alors qu’il vit l’homme se pencher à nouveau sur un magnifique  chrysanthème « Junique » à grosses fleurs. Son intention semblait claire : il s’apprêtait à  mutiler ce magnifique bouquet ! L’affaire devenait grave ! Il ne pouvait décemment pas laisser cet individu opérer un tel sacrilège, même animé des plus charitables intentions ! Prélever quelques minuscules boutons de fleur sur de grosses gerbes charnues… passe encore ! Mais mutiler ce magnifique plant de « Junique » qui exhibait majestueusement 4 ou 5 fleurs, non, il ne pouvait pas le tolérer !
Il décida d’intervenir.
***
Elle aimait ce moment.
Les occasions de rendre visite à son père se faisaient rares. Elle habitait à l’étranger, et ses séjours coïncidaient rarement avec la toussaint.
Cette journée était vraiment exceptionnelle. Le soleil l’adoucissait et caressait d’une belle lumière la palette colorée des hommages floraux .Même en temps ordinaire, lorsqu’il n’était pas paré, comme maintenant, de toutes ces fleurs et animé par les nombreuses visites familiales, ce cimetière lui plaisait. Il s’étendait  à l’orée d’une forêt, entouré de champs et, avec ses pelouses et ses grandes allées, il avait l’allure d’un  parc où il était agréable de se promener. La dernière demeure, parfaite, pour son père qui aimait tant la nature.
Des lapins facétieux taillaient les bouquets à peine déposés et de nombreux oiseaux habitaient ce lieu tranquille.
 Aujourd’hui, elle était venue accompagnée d’un ami. Leurs pères étaient inséparables.  Ils étaient décédés à quelques mois d’intervalle, comme s'ils avaient trouvé inamical de se survivre trop longtemps.
Elle avait apporté un petit vase de bruyère,  pensant naïvement que les lapins n’aimeraient pas ces fleurs discrètes et rugueuses. De surcroît,  cette  plante un peu sauvage, correspondait bien au caractère de son père. Elle savait qu’il n’aurait pas adoré les conventionnels chrysanthèmes même si,  rassemblés  dans cette parade colorée, elle trouvait qu’ils faisaient aujourd’hui, bien belle figure. Certaines tombes disparaissaient complètement sous d’immenses  bouquets de fleurs, soulignant la nudité et l’oubli de quelques autres.
L’ami semblait,  lui aussi, trouver un peu triste ce contraste entre les sépultures surchargées de fleurs et celles qui paraissaient vraiment tombées dans l’oubli. Elle remarqua que,  discrètement,  il cueillait par ci par là des boutons  sur les tombes fleuries pour les déposer sur les celles délaissées. Interloquée, elle ironisa gentiment :
«  Tu leur as demandé l’autorisation, au moins ? »
Ensuite, elle fit semblant de ne plus remarquer son petit manège tandis qu’ils cherchaient  la tombe de la mère d’une de ses anciennes compagnes de classe, résidant à l’étranger, elle aussi.
 
C’est alors que l’homme s’arrêta devant un bouquet différent des autres. Un vase qui n’exhibait que 5 fleurs mais, énormes et somptueuses. Elles  étalaient leur belle couleur nacrée et l’opulence de leurs coroles comme une provocation à l’égard de tous les autres bouquets  qui, en comparaison, paraissaient  soudain bien modestes. Incrédule, puis horrifiée, elle le vit tendre la main, prêt à opérer ce qui, selon elle, ne constituerait plus l’innocent chapardage d’un robin des cimetières, mais véritablement un sacrilège ! Elle se devait de l’en empêcher, mais comment faire sans l’offenser ?

-« REGARDE, s’exclama-t-elle ! Un chat ! Comme il est beau ! »

Le chat, qui s’était approché d’eux, était magnifique. Il était très grand, robuste, totalement noir, d’un poil fourni et brillant. Son allure majestueuse et son regard paisible, plein d’assurance, n’étaient pas ceux d’un chat errant. 

D’ailleurs, comme si le lieu se prêtait parfaitement à une rencontre mondaine, le félin entreprit un rituel de salutations très amicales, se frottant en ronronnant contre les jambes de l’ami.

Surpris, celui-ci  en oublia instantanément ses projets de redistribution équitable des fleurs tombales. Il était complètement séduit par  l’animal qui, il faut le dire, lui prodiguait  démonstrativement son affection.
 Très courtoisement, le chat  adressa  également ses civilités à la dame. Elle trouva d’ailleurs, qu’il y avait  dans son aristocratique maintien,  de quoi s’étonner qu’il ne se fût pas d’abord adressé à elle…..
Elle eut confusément le sentiment que ce chat les avait choisis. En effet, il ne s’intéressait pas aux autres visiteurs du cimetière, qui amusés par la scène, tentaient d’attirer son attention, et tendaient la main, mendiant ses  caresses.
L’animal semblait très satisfait de l’amabilité  du couple, qu’il escorta  tout le temps que dura encore la visite.
Les deux amis,  sous le charme de cette rencontre insolite et flattés de ces égards, prolongèrent leur promenade au cimetière. Accompagnés  par le  chat, ils retournèrent sur les tombes de leurs pères. Le matou s’installa familièrement sur la pierre qui recouvrait l’une d’elles.
« Mon père adorait les chat, dit-elle, pensive. On dirait qu’ils se connaissent… »

Le gardien du cimetière, le beau chat noir, ne pouvait  lui répondre, qu’en effet,  il connaissait tous les habitants de ce lieu tranquille. Tous étaient ses amis. (Même ceux qui n’aimaient pas trop les chats de leur vivant…)

Il aurait aimé leur dire qu'il était content qu’eux aussi, soient devenus ses amis.
Et …qu'il était également très heureux d’avoir sauvé les « Junique ».


8 commentaires:

Marty a dit…

hello Karine
tu reviens avec une très jolie histoire et c'est un bonheur de te
lire !
j'aime les chats, ils ont quelque chose de mystérieux et de magique
et ressentent des choses dont les humains sont bien incapables ! ce sont eux qui nous choisissent !!!
c'est drôle j'ai publié hier trois chats sur mon blog peintures !
merci de tes gentilles visites qui m'ont vraiment fait très plaisir !
je t'embrasse et j'espère que tu restes !

Jean a dit…

Un vrai régal !
De la première ligne à la dernière , j'étais sous le charme !
D'autant plus qu'à la maison , nous sommes tous très très "chat " .
Je vous souhaite une belle soirée .
Un grand merci pour ces moments d'émotion .

norma c a dit…

Vraiment très beau, Karine, les amis des chats sont très heureux ce soir !
Bises.

Noushka a dit…

Ah quel joli texte!
Que j'aime quand c'est si bien et si simplement écrit!
Moi qui n'ai pas toujours le temps de lire les longs écrits sur les blogs, j'ai eu beaucoup de plaisir à lire ce petit conte plein de charme, surtout que le personnage principal est un animal fort sympathique!
Bises et bonne journée, Karine!

Karine A. a dit…

Merci à tous pour cette lecture amicale et indulgente. j'ai eu moi aussi beaucoup de plaisir à partager avec vous cette belle rencontre, illustration supplémentaire de l'extraordinaire spiritualité des chats.

Noushka a dit…

Coucou Karine!
Mais c'est que j'ai déjà failli "rencontrer" une maman, il y a 2 ans... J'en ai encore des frissons en y repensant!
Je marchais dans un chemin de sous-bois touffu - à la suite d'une libellule, le nez en l'air - quand j'ai entendu ses grognements...
A 3 mètres de moi, je distingue ses pattes mais pas sa tête; une "bestiole" d'environ 80 kg minimum... Je n'étais pas fière, toute seule avec mon APN pour me défendre!! LOL!
Je lui parlé doucement tout en reculant lentement: elle n'a pas bougé d'un poil!
Impressionnant!!!
Grosses bises et bonne soirée!

Noushka a dit…

Hello Karine!
Toujours si occupée?!
Juste un petit coucou pour te souhaiter d'excellentes fêtes de fin d'année et que 2013 soit aà la hauteur de tes espérances! ;-)
Bises et merci pour ton passage!

Jean a dit…

Chère Karine , je vous souhaite de passer tous ces jours de fêtes entourée de l'affection de tous ceux que vous aimez .